De nombreux Albanais manifestent dans plusieurs villes du pays pour dénoncer les atteintes environnementales et le financement obscur du projet porté par Jared Kuschner, le gendre de Donald Trump.
Plusieurs manifestants réunis sur la place Skanderbeg, devenant le bâtiment qui abrite le Premier ministre, à Tirana en Albanie, le 3 juin 2026. VLASOV SULAJ / NURPHOTO VIA AFP
« L’Albanie n’est pas à vendre ! » Pancartes et flamands roses gonflables dans les mains, des milliers de manifestants descendent dans les rues de plusieurs villes en Albanie ces derniers jours. À Tirana, la capitale, les habitants protestent tous les soirs depuis lundi 1er juin. La raison de ce mécontentement ? Un giga complexe hôtelier et de luxueuses villas incluant même une marina qui pourrait bientôt être construit sur la côte, en partie sur une zone naturelle protégée. Derrière ce projet se cache Jared Kushner, le gendre de Donald Trump et donc, mari de sa fille Ivanka.
Au printemps 2024, les deux Américains ont clairement annoncé vouloir construire des hôtels de luxe en Albanie. Deux ans plus tard, en janvier 2026, Ivanka Trump, venait en visite avec un groupe d’architectes et d’investisseurs avant de dîner avec le Premier ministre albanais Edi Rama.
Selon les informations disponibles et quelques publications sur Instagram, le projet retenu par les proches de Donald Trump est un complexe d’hôtels et de villas dans la zone côtière de Vjosa-Narta, à environ 150 kilomètres au sud-ouest de Tirana, ainsi que d’un resort très haut de gamme sur l’île de Sazan, ancienne base militaire, inhabitée et dépourvue d’infrastructures. Coût des travaux : près de « 4 milliards d’euros », selon une récente estimation du Premier ministre albanais, dont 1,4 milliard pour le resort sur l’île de Sazan.
Montage financier opaqueLa nature des investisseurs et la place de l’Etat albanais dans les montages financiers restent opaques. Pour accélérer le processus de construction, le gouvernement albanais a accordé à Atlantic Incubation Partners LLC – une entreprise liée au fonds d’investissement Affinity de Jared Kushner selon plusieurs enquêtes – le statut d’investisseur stratégique. Un moyen de bénéficier de procédures administratives accélérées et du soutien de plusieurs ministères.
« L’Albanie ne doit pas être un pays qui a peur d’un projet extraordinaire comme celui-ci […] Il n’y a aucune chance que cet investissement s’arrête tant que je serai là », a affirmé Edi Rama comme le rapporte la chaîne télévisée Euronews.
Contacté par l’Agence France presse (AFP), Affinity Partners, a renvoyé vers une agence de communication, P2 Public Affairs. Cette dernière a envoyé une déclaration, vantant « l’enthousiasme à l’idée de créer une destination de classe mondiale et de réaliser l’un des plus importants investissements privés de l’histoire de la région », attribuable à « Asher Abehsera, président, Sazan Real Estate Development LLC ». Cette entreprise est présentée comme gérant le projet « avec de nombreux investisseurs », sauf qu’il n’était pas possible ce jeudi de trouver une trace légale de son existence. Interrogées par l’AFP, les autorités albanaises n’avaient pas répondu jeudi matin.
Des doutes subsistent également sur l’origine des fonds utilisés pour acheter le terrain et la légalité des procédures. Comme de nombreux terrains en Albanie, cette zone fait l’objet de multiples litiges liés aux droits de propriété. En 1945, à l’arrivée au pouvoir de la dictature communiste d’Enver Hoxha, la propriété privée a été abolie dans le pays. Dans les années 1990, à la chute du régime, entre crise économique et conflit armé, de nombreuses terres ont été occupées sans base légale et depuis la question des droits de propriété reste extrêmement sensible. Des milliers de familles espèrent encore récupérer les biens de leurs ancêtres, et parmi elles, certaines soutiennent posséder une partie des terrains cédés pour ce projet.
« Un manque total de transparence »Outre le financement complexe, le projet est extrêmement décrié par les associations écologistes. Plusieurs ONG dénoncent depuis des mois l’impact du projet. En janvier, plus de quarante d’entre elles ont adressé une lettre au gouvernement albanais pour en demander la suspension immédiate.
La zone côtière de Vjosa-Narta, sur laquelle est prévu le complexe touristique, est une zone protégée qui abrite de nombreuses espèces animales et végétales. D’après l’association BirdLife International, la zone abrite les derniers refuges du phoque moine de Méditerranée ainsi que plus de 200 espèces d’oiseaux, dont de nombreuses espèces menacées, parmi lesquelles des flamants roses et des pélicans frisés.
« Du début à la fin, il y a eu un manque total de transparence. Nous n’avons constaté aucune consultation publique ni aucun document public concernant les permis », a critiqué auprès du quotidien britannique « The Guardian », Aleksandr Trajce, directeur exécutif de la principale organisation de protection et de préservation de l’environnement naturel en Albanie.
Bulldozers sur la plageL’opposition au projet s’est accélérée ces derniers jours, après la diffusion de vidéos montrant les travaux préparatoires sur la côte et des bulldozers sur la plage. Et a ainsi provoqué les nombreuses manifestations : une nouvelle est prévu ce jeudi soir à Tirana tandis qu’une autre est programmée samedi à Vlora.
Poussé par la rue, le parquet spécial anticorruption (SPAK) a ouvert une enquête, qui porterait selon des médias locaux sur les changements de statut de la zone protégée de Vjosa -Narta et sur la manière dont le cadre légal a été modifié pour permettre la signature de contrats sans appel d’offres, ainsi que sur l’origine des fonds utilisés pour acheter les titres de propriété des terrains concernés par le projet. Interrogé par l’AFP, le SPAK a confirmé l’existence d’une enquête mais refusé de donner des détails sur son contenu.
Les investigations pourraient toutefois s’avérer décisives. Un projet similaire également financé par une société d’investissement liée à Jared Kushner a été abandonné il y a peu, indique la chaîne télévisée Euronews. Le Parlement serbe avait, en novembre dernier, voté une loi spéciale pour autoriser la construction d’un complexe de luxe dans la capitale du pays, Belgrade. Un mois plus tard, le procureur serbe chargé de la criminalité organisée poursuivait quatre personnes pour abus de fonction – dont un ministre – provoquant ainsi le retrait de Jared Kuschner du projet.
Par Service Actu