Deux mois et demi après un débrayage d’une cinquantaine de salariés, remontés contre la baisse de 70 % de leur prime de participation décidée par la Maison Goyard, la situation reste très tendue au sein du site...
Deux mois et demi après un débrayage d’une cinquantaine de salariés, remontés contre la baisse de 70 % de leur prime de participation décidée par la Maison Goyard, la situation reste très tendue au sein du site carcassonnais d’Algo après une rencontre avec la direction le 17 juillet 2026. Et la publication par le magazine Challenges de son traditionnel palmarès des fortunes de France, avec un patrimoine plus que doublé pour Jean-Michel Signoles, n’a pas apaisé le climat.
En juillet 2024, la société Goyard Saint-Honoré s’assurait la prise de contrôle exclusif du groupe Algo. Une illustration de la stratégie développée par le Carcassonnais Jean-Michel Signoles depuis sa prise de contrôle du malletier Goyard en 1998, et de sa volonté de peser sur l’univers de la fabrication de produits de maroquinerie de luxe.
Si la date est sans doute marquée d’une pierre blanche dans la famille Signoles, les salariés d’Algo, dirigés par Alexandre Signoles, l’un des quatre fils de Jean-Michel, n’ont pas le même ressenti : "C’est depuis ce rachat, il y a un an et demi, que les choses se sont dégradées", résume Pascal Hemme, délégué syndical CFDT du site carcassonnais d’Algo, à Lannolier, où sont concentrées des activités administratives, de logistique, ou de contrôle qualité. Des tensions sociales symbolisées par le débrayage d’une cinquantaine de salariés, le 21 mai, devant les grilles de l’entreprise de maroquinerie et malleterie de luxe. Une initiative déclinée dans les ateliers du groupe dans la Drôme.
Chute brutale et injustifiable de la prime de participation
Au cœur de la mobilisation, une chute "brutale et injustifiable de la prime de participation", à hauteur de 70 %. Incompréhensible pour des salariés au regard d’une baisse de la production limitée à 14 %. Les demandes sont alors formulées : une "augmentation générale de 2,4 % pour toutes les catégories socioprofessionnelles" et une prime compensatoire (la prime de partage de la valeur, PPV) "à hauteur de ce qu’aurait dû être la participation". La direction locale promet la venue à Carcassonne, début juin 2026, du directeur général de la Maison Goyard, Jean-Laurent Thierry, et de la DRH Marine Domingues. Puisque la ponctualité est un luxe, ce n’est que le 17 juillet 2026 que la rencontre avec les représentants des salariés aura lieu : "Deux mois de silence ressenti par les salariés comme un mépris", précise au passage Pascal Hemme.
La vaine rencontre du 17 juillet avec le DG et la DRH de GoyardEt le 17 juillet n’a pas plus mis d’huile dans les rouages ni de baume au cœur. Dans les bagages de la direction parisienne, une prime de mobilité de 400 €, un renvoi des discussions sur l’augmentation aux négociations annuelles obligatoires (NAO) à janvier 2027 et, du côté de la PPV, la proposition de verser l’équivalent d’un tiers des salaires en novembre 2026, et à nouveau en juin 2027. Un "coup de pouce" cependant conditionné à des opérations de "déstockage" au sein du groupe. Deux semaines après la rencontre, Pascal Hemme livre sa lecture du package : "Un dispositif flou, différé sur deux exercices, qui ne garantit rien de concret aux salariés face à l’inflation." Le 17 juillet, les représentants du personnel, après consultation de l’atelier et le refus des propositions patronales par 86 % des salariés, soumettent un compromis : une revalorisation salariale immédiate d’1,6 % pour l’ensemble des catégories (ouvriers, employés, techniciens et agents de maîtrise, cadres), "en déduisant l’impact de la prime de mobilité".
Sauf qu’une fois les discussions officiellement closes, c’est par mail que la direction demande une signature, par retour de mail, conditionnant le déblocage immédiat de 400 € de prime de mobilité à la validation en bloc "de mesures futures dont les critères précis ne nous ont pas été communiqués", s’insurgeait ce 4 août Pascal Hemme : "Ils nous demandaient un chèque en blanc. C’est du chantage pur et simple sur le pouvoir d’achat de salariés étranglés par l’inflation avant leurs départs en congés. Nous le disons haut et fort : nous ne négocions pas aujourd’hui pour obtenir une simple promesse de négociation dans six mois."
Sentiment d’injustice et d’exaspération face au cynisme et aux méthodes de leur direction
Alors que les salariés sont partis en congés avec "un profond sentiment d’injustice et d’exaspération face au cynisme et aux méthodes de leur direction", constate le délégué syndical, un autre épisode a achevé de creuser le fossé avec la famille Signoles. Le 7 juillet 2026, le magazine Challenges publie en ligne son palmarès annuel des 500 plus grandes Fortunes de France. Toujours dominé par Bernard Arnault et ses 121,2 milliards d’euros de fortune. Il faut regarder du côté de la 62e place pour retrouver Jean-Michel Signoles, entré dans le prestigieux classement en 2019, avec une fortune passée de 900 M€ à 2 milliards d’euros (+ 122 %) et un gain de 94 places par rapport au classement 2025.
Challenges rappelle qu’après avoir "créé Chipie, ce Carcassonnais a repris le malletier parisien de luxe et son principal façonnier, dont la rentabilité et les dividendes explosent". Deux derniers mots qui fâchent : "Que son patrimoine ait explosé avec le rachat d’Algo, c’est logique, soulève Pascal Hemme. Mais on arrive à un contraste indécent entre ces bénéfices records et le refus d’accorder une revalorisation décente aux ouvriers qui fabriquent ces produits d’exception et de rétribuer leur travail à sa juste valeur." Début 2025, Glitz, publication numérique destinée aux professionnels du luxe, évoquait des dividendes 2023 "de la famille Signoles multipliés par six en deux ans", évalués à près d’un demi-milliard d’euros, qui "ne s’élevaient qu’à 71 M€" en 2021, et qui "avaient déjà triplé en 2022, atteignant 216 M€". Success story louable, mais qui peine à ruisseler.
"Cette publication de Challenges a tout simplement remis de l’huile sur le feu", résume Pascal Hemme. Qui prévient : "Que la direction ne s’y trompe pas : la pause estivale n’est qu’une suspension temporaire du débat. Dès la réouverture des ateliers en septembre, une consultation formelle sera organisée." Avec une issue qui ne laisse guère de doutes : "Au vu des retours actuels du terrain, où plus de 80 % des collaborateurs se disent prêts à s’engager dans des actions complémentaires, la suite du mouvement dépendra directement de la volonté de la direction d’apporter enfin des réponses concrètes et respectueuses."
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