On connaît le prix. On sait déjà quels clients doivent rejoindre Free, Bouygues Telecom ou Orange. Une partie des réseaux, des fréquences et des activités a également trouvé sa destination sur le papier. Mais derrière cette mécanique industrielle à 20,35 milliards d’euros demeure une question autrement plus humaine : que deviendront les salariés qui ne [...]
On connaît le prix. On sait déjà quels clients doivent rejoindre Free, Bouygues Telecom ou Orange. Une partie des réseaux, des fréquences et des activités a également trouvé sa destination sur le papier. Mais derrière cette mécanique industrielle à 20,35 milliards d’euros demeure une question autrement plus humaine : que deviendront les salariés qui ne suivront pas les actifs ? Les représentants du personnel de SFR viennent de déplacer le rapport de force jusque chez les trois futurs repreneurs. Et ils veulent désormais des réponses beaucoup plus précises.
Les CSE de SFR ne se contentent plus de réclamer des informations à leur propre direction. Ils ont également engagé une procédure visant Bouygues Telecom, Free et Orange, les trois groupes qui ont signé avec Altice France le protocole prévoyant le rachat et le partage d’une grande partie de SFR. Leur objectif n’est pas de remettre juridiquement à eux seuls l’ensemble de l’opération en cause. Ils cherchent d’abord à obtenir les documents qui leur permettraient d’en mesurer les conséquences sociales réelles. Car derrière les millions de clients transférés d’un opérateur à l’autre se trouvent aussi des métiers, des équipes, des systèmes informatiques, des boutiques, des sous-traitants et des infrastructures qu’il faudra continuer à faire fonctionner pendant la transition. Et c’est précisément cette période intermédiaire qui devient aujourd’hui le cœur du problème.
Le partage de SFR est déjà extrêmement précis.Sur le papier, la répartition industrielle donne déjà une idée assez claire de ce que chacun souhaite récupérer. Bouygues Telecom doit notamment reprendre SFR Business et une partie importante de la clientèle grand public. Iliad doit récupérer l’ensemble de la base RED by SFR, soit environ 6 millions de clients, auxquels doivent s’ajouter 1,6 million de clients SFR grand public et quelque 400 000 clients TPE. Orange doit de son côté recevoir une autre partie des activités grand public ainsi que plusieurs MVNO. Les fréquences doivent également être réparties. Mais tout ne disparaîtra pas instantanément de SFR le jour où l’opération sera éventuellement finalisée. Certains réseaux fixes et mobiles, une partie de la distribution ou encore des systèmes informatiques doivent rester temporairement dans SFR SA. Cette structure transitoire serait détenue à parts égales par les trois acquéreurs pendant au moins 30 mois, le temps notamment d’organiser les migrations et l’intégration des actifs. C’est un élément essentiel pour comprendre la tension actuelle. SFR ne peut pas simplement être découpé un vendredi soir pour que ses abonnés se réveillent clients d’un autre opérateur le lundi matin. Il faudra faire fonctionner l’entreprise pendant que l’entreprise se transforme.
Et c’est là que les salariés entrent au centre du dossier.Selon les informations publiées ces derniers jours à partir de l’assignation, plus de 5 000 salariés sur environ 8 000 ne seraient pas directement repris dans les périmètres transférés aux trois opérateurs. Ce chiffre provient des élus et des documents rapportés par la presse ; il ne doit donc pas être lu comme le bilan définitif de suppressions de postes. La distinction est importante. Ne pas être repris immédiatement par Free, Orange ou Bouygues Telecom ne signifie pas nécessairement perdre son emploi à la date de l’opération. Une structure SFR doit justement continuer d’exister pendant la transition. Mais cela ouvre une période d’incertitude beaucoup plus longue. Et surtout une contradiction : certains salariés dont l’avenir professionnel reste incertain pourraient être précisément ceux dont le travail sera indispensable pour réussir la migration de SFR vers ses futurs propriétaires. Il faudra transférer des clients, séparer des systèmes, déplacer des services, adapter les réseaux et maintenir leur fonctionnement pendant cette transformation. La disparition éventuelle de SFR comme opérateur autonome ne pourra donc se faire qu’avec ceux qui connaissent aujourd’hui son fonctionnement.
Les élus veulent connaître les suppressions de postes beaucoup plus précisément.C’est ce qui explique l’ampleur des documents réclamés. Les représentants du personnel souhaitent notamment accéder aux modélisations des synergies, aux coûts d’intégration, aux estimations de suppressions de postes par métier et par site, mais également aux projets concernant les fournisseurs et sous-traitants. Ils demandent aussi certains travaux réalisés pour les acquéreurs ainsi que des éléments concernant les risques liés aux migrations. Autrement dit, ils ne veulent plus seulement connaître qui récupère quoi. Ils veulent savoir ce que cette répartition implique humainement. C’est une différence fondamentale. Une synergie financière peut apparaître comme une économie dans une présentation destinée aux investisseurs. Vue depuis une entreprise en cours de découpage, elle peut correspondre à la suppression d’un doublon informatique, d’une fonction support ou d’une organisation régionale. Et c’est précisément la traduction entre ces deux lectures que les élus cherchent maintenant à obtenir.
Jusqu’à 10 000 euros par jour et par document réclamé.La pression judiciaire est importante. Les CSE demandent qu’une astreinte pouvant atteindre 10 000 euros par jour et par document soit appliquée si les pièces réclamées ne leur sont pas communiquées. De son côté, la direction d’Altice France défend une lecture très différente de la situation. Dans une communication interne rapportée par la presse, Arthur Dreyfuss et Mathieu Cocq indiquent avoir déjà répondu à plus de 500 questions et transmis près de 600 documents, auxquels s’ajouteraient plus de 2 000 pages fournies par le consortium. Le conflit ne porte donc pas simplement sur l’existence ou non d’informations. Il porte sur leur niveau de précision. Pour la direction et les acquéreurs, une partie des réponses a déjà été apportée. Pour les représentants du personnel, elles ne permettent toujours pas de mesurer suffisamment précisément ce qui arrivera aux salariés une fois les migrations terminées.
C’est probablement la tension la plus importante de toute l’opération. Sur le plan industriel, le projet est déjà extrêmement structuré. Les clients sont répartis. Les principaux actifs sont affectés. Les fréquences doivent être redistribuées. Les opérateurs commencent à expliquer les synergies qu’ils attendent de l’opération. Mais sur le terrain social, les élus considèrent qu’une partie essentielle du scénario reste à écrire. La période d’information-consultation, initialement prévue pour s’achever le 11 septembre, a d’ailleurs été prolongée jusqu’au 6 octobre. Une demi-journée de grève reste prévue le 24 septembre, à l’appel de la CFDT, de la CFTC et de l’Unsa. Les syndicats demandent notamment davantage de garanties sur les emplois et les possibilités de reclassement. La bataille n’est donc plus seulement financière ou réglementaire, elle devient sociale.
Free, Orange et Bouygues ne sont pourtant pas encore propriétaires de SFR.Il faut ici rappeler une nuance essentielle : le rachat de SFR n’est pas achevé. Le 6 juin, Bouygues Telecom, iliad et Orange ont signé avec Altice France un protocole d’accord portant sur une opération valorisée 20,35 milliards d’euros. Mais celle-ci reste soumise au contrôle des autorités. L’Autorité de la concurrence française est désormais chargée d’examiner les trois opérations. Elle souligne elle-même qu’elles sont juridiquement distinctes mais contractuellement liées et, compte tenu de leur complexité, estime que leur instruction devrait durer au moins 18 mois. L’Arcep devra également intervenir, notamment sur les transferts éventuels de fréquences, tout en veillant pendant cette longue transition au maintien de la couverture et de la qualité de service de SFR. Parler aujourd’hui de Free, Orange et Bouygues Telecom comme des « repreneurs » est donc compréhensible dans le langage courant, mais juridiquement il s’agit encore d’acquéreurs potentiels engagés dans une opération qui doit être autorisée. Et cette attente réglementaire pourrait durer bien plus longtemps que la séquence sociale actuelle.
Le paradoxe d’une entreprise qu’il faut maintenir pour pouvoir la démanteler.C’est peut-être là que se trouve la dimension la plus singulière du dossier SFR. Les trois opérateurs veulent récupérer des clients, des fréquences, des activités et différentes infrastructures. Mais avant de pouvoir intégrer ces éléments dans leurs propres systèmes, il faut que SFR continue de fonctionner. Les clients doivent conserver leur réseau. Les factures doivent continuer d’être émises. Les incidents doivent être réparés. Les entreprises clientes doivent être accompagnées. Les systèmes informatiques doivent rester opérationnels. L’Arcep a déjà prévenu qu’elle serait particulièrement attentive au maintien de la couverture et de la qualité de service durant l’examen de l’opération puis, si celle-ci est autorisée, pendant la période de transition. C’est donc toute la difficulté : il faut réussir la transformation d’une entreprise sans fragiliser celle dont on a encore besoin pour effectuer cette transformation. Et cela donne aux questions sociales une dimension directement industrielle. Un départ massif de compétences ou une démobilisation des équipes ne constituerait pas seulement un problème humain. Cela pourrait aussi compliquer les migrations techniques que les trois opérateurs doivent précisément réussir.
Après le prix et les clients, voici la bataille des emplois.Depuis plusieurs mois, le dossier SFR a surtout été raconté à travers des milliards et des millions d’abonnés. 20,35 milliards d’euros de valorisation. Six millions de clients RED destinés à iliad. Des millions d’autres répartis entre Orange et Bouygues Telecom. Des fréquences et des infrastructures redistribuées. Ces chiffres permettent de comprendre l’ampleur économique de l’opération. Ils disent beaucoup moins ce qu’elle représente pour les personnes qui travaillent aujourd’hui chez SFR. C’est cette deuxième histoire qui commence réellement maintenant. La direction affirme avoir transmis une masse considérable d’informations. Les représentants des salariés considèrent au contraire qu’il leur manque encore les éléments indispensables pour mesurer les conséquences concrètes de l’opération. Ce désaccord devra désormais être arbitré sur le terrain judiciaire et dans la négociation sociale. Une chose apparaît déjà clairement : le succès du rachat ne se mesurera pas uniquement à la capacité de Free, Orange et Bouygues Telecom à se répartir les actifs de SFR. Il dépendra aussi de leur capacité à organiser une transition qui peut durer plusieurs années sans désorganiser les réseaux, les clients et les équipes qui devront la réaliser. Le prix de SFR est connu. Son partage industriel commence à se dessiner très précisément. Le coût humain de l’opération, lui, reste encore la grande inconnue.