Le mégafeu d’août 2025 avait eu un lourd impact sur la fréquentation des Corbières, et plus largement de l’Aude. Un an après, la tendance est morose parmi les commerçants et acteurs touristiques du village de...
Le mégafeu d’août 2025 avait eu un lourd impact sur la fréquentation des Corbières, et plus largement de l’Aude. Un an après, la tendance est morose parmi les commerçants et acteurs touristiques du village de Lagrasse. Des professionnels qui en appellent à miser fortement sur la communication.
Vendredi 31 juillet 2026, au bureau d’information touristique (BIT) de Lagrasse, un des bras armés de l’office de tourisme intercommunal Corbières Minervois, l’heure est aux statistiques. La fin de mois signifie le décompte des visiteurs passés dans les lieux. Et à 12 h, au BIT, on savoure "la bonne nouvelle du matin". Celle d’un nombre de passages pour juillet 2026 légèrement supérieur à celui de juillet 2025. Bienvenu, dans des Corbières qui ont payé le prix fort dans les semaines qui ont suivi le mégafeu d’août 2025. Avec un tourisme en 1re ligne. Un secteur stratégique, avec une capacité d’accueil chiffrée par l’agence de développement touristique (ADT) de l’Aude à 4 348 lits marchands et 17 730 lits non marchands sur la communauté de communes région lézignanaise, Corbières et Minervois, à qui sont rattachées 11 des 16 communes touchées par le mégafeu.
Début juillet 2026, l’ADT livrait sa note de conjoncture mensuelle consacrée à juin 2026. Guère enthousiasmante, avec, à l’échelle audoise, par rapport à juin 2025, des nuitées qui plongent, en recul de 13 %. À l’échelle des Corbières-Minervois, les 134 000 nuitées signifient un recul de 11 % ; pire, le nombre d’excursionnistes (293 000 personnes) chute de 31 % par rapport à juin 2025. Comment lire alors cette hausse, même modeste, des visiteurs passés par le BIT de Lagrasse en juillet 2026 ? Un rebond inespéré, le signal d’une fréquentation réelle mais qui peine à se traduire en consommation, ou encore des conséquences à long terme du mégafeu ?
On a beaucoup trop parlé du feu, c’est anxiogène
À entendre les acteurs touristiques de Lagrasse, un des atouts majeurs du territoire avec son abbaye, c’est bien la morosité qui s’impose. Un constat généralisé dans ce village médiéval qui bénéficie depuis 40 ans de l’étiquette "Plus beaux villages de France" et affiche aussi le label "Ville et métiers d’Arts". Au Café de la Promenade, Marion Cavayé fait les comptes ce 31 juillet, alors que trois modestes tables sont occupées à l’heure du café : "L’an passé, à la même époque, la terrasse était pleine. J’ai un peu augmenté les prix, et malgré ça, pendant les Abracadagrasses (festival programmé du 17 au 19 juillet 2026, Ndlr), j’ai fait le même chiffre qu’en 2025." Pour la responsable du café-restaurant, le coupable est tout trouvé : "On a beaucoup trop parlé du feu, c’est anxiogène. Et c’est la même chose cet été, avec le feu dans les P.-O., celui de Pouzols, ou la Gironde. On n’entend que ça. Et pour les Corbières, les gens en sont à penser qu’il n’y a plus rien à voir, que tout a brûlé. Mais on a besoin du tourisme pour faire vivre les commerçants."
On est un département tellement nature que quand c’est touché, c’est difficile de ne pas perdre des visiteurs
Un peu plus haut et un peu plus tôt, sur le boulevard de la Promenade, Marine Serres prépare l’ouverture de la boutique de la vinaigrerie Cyril Codina. Après une année 2025 "qui était très belle jusqu’au 4 août", elle concède sans peine que la saison 2026 était escortée d’une "crainte", voire d’une "certitude" d’une fréquentation à la peine : "On est un département tellement nature que quand c’est touché, c’est difficile de ne pas perdre des visiteurs." Un sentiment confirmé, avec des passages en recul dans la boutique : "Des clients qui viennent d’habitude nous ont prévenus qu’ils ne passeraient pas cet été, et qu’ils commanderaient en ligne." Un jeu à somme nulle pour la boutique, sans doute, mais synonyme de fréquentation "physique" du village en recul. Perceptible. Un peu avant 10 h, Erick Collier se prépare à recevoir un groupe pour la visite de la vinaigrerie artisanale : "Ils sont 4 ou 5. D’habitude, à cette époque, c’est 10 à 15 personnes. La baisse est flagrante."
Également gestionnaire de deux gîtes, Le domaine de la tuilerie à Serviès-en-Val et Le Taurillou, à Taurize, Erick Collier a aussi perçu ce recul : "L’an passé, après le feu, on avait eu une annulation. Cette année, on s’est aperçu très rapidement qu’on ne ferait pas le plein. D’habitude, en janvier-février, on a déjà les deux gîtes complets pour juillet et août. Ce n’est pas le cas cette année, on a un recul de 25 à 30 % des réservations." Un constat amer, car Erick Collier reste convaincu qu’entre "viticultures, balades, châteaux et tradition d’accueil reconnue", les Corbières ont largement de quoi continuer à séduire. Mais pour cela, insiste-t-il, "la communication est essentielle, et pas seulement locale".
Les feux, c’est malheureusement devenu une banalité, ça brûle de partout
Ce besoin de "vendre" le territoire, Julie et Alexandre Oracz le ressentent aussi : "Il faudrait une grosse campagne de communication pour inciter les gens à venir." Comme un appel à renouveler l’initiative visiblement déjà oubliée de l’après-feu, une fois le territoire sécurisé, financée par l’ADT (15 000 €) et la Région (10 000 €), et baptisée "(Re) Venir, c’est soutenir". À la tête de l’Hostellerie des Corbières depuis 19 ans, ces jeunes "anciens" ont pris de plein fouet l’impact du mégafeu l’été dernier : "90 % d’annulation, et nous n’avons pas eu notre clientèle de septembre." En cet été 2026, ils ressentent aussi une fréquentation et une consommation à la peine : "Hier, j’étais à un parc aquatique à Toreilles, à 40 € l’entrée. C’était noir de monde. Les gens consomment différemment, et n’ont plus les mêmes priorités."
Le mégafeu est-il encore dans les esprits et pèse-t-il encore ? Les hôteliers-restaurateurs ne le jureraient pas : "La canicule, l’essence, les feux, qu’est-ce qui pèse le plus ? Les feux, c’est malheureusement devenu une banalité, ça brûle de partout. Après la Gironde, on peut presque dire qu’on a été chanceux, si l’on regarde le nombre de maisons brûlées, de personnes évacuées. On a d’ailleurs eu des clients qui ne savaient pas ce qui s’était passé l’an dernier." Alexandre et Julie restent d’ailleurs persuadés que les Corbières ont encore largement de quoi tirer leur épingle du jeu. D’autant que de nombreux paysages ont été épargnés : "On a toujours la carte postale de Lagrasse, qui a été relativement épargné. Et puis le nouveau classement à l’Unesco ajoute une vitrine supplémentaire. Il ne faut juste pas que ça étouffe le reste."
A la rentrée 2025, l’agence de développement touristique de l’Aude (ADT) livrait sa note de conjoncture mensuelle d’août : un mois délicat, avec "une baisse de 10 % du nombre de nuitées" dans l’Aude. Un repli que l’ADT expliquait "par un contexte conjoncturel défavorable, marqué également par le mégafeu survenu dans les Corbières et plusieurs épisodes de forte chaleur. Bien que le sinistre n’ait concerné directement qu’un périmètre restreint, l’ensemble des territoires infra-départementaux ont été affectés par une baisse de fréquentation". Le 27 mai 2026, l’heure était cette fois au bilan touristique départemental de l’année 2025, avec un recul de 4,6 % des nuitées touristiques. Le résultat d’une "baisse marquée en juillet et en août, pourtant au cœur de la saison touristique", une situation "accentuée par l’incendie survenu dans les Corbières, qui a eu un impact direct sur la fréquentation touristique, non seulement dans les zones sinistrées mais aussi à l’échelle de l’ensemble du département". L’agence de développement pointait alors plusieurs facteurs qui ont pesé lourdement : "La perception d’un déficit de sécurité chez les visiteurs, la crainte d’un nouvel épisode d’incendie ou de conditions météorologiques défavorables, ainsi que l’annulation de certaines réservations. Par ailleurs, certains hébergements exposés à l’incendie ont été temporairement retirés de la commercialisation, réduisant mécaniquement l’offre disponible et contribuant à la diminution de la fréquentation." Un triste état des lieux, également illustré par la douloureuse année vécue par les monuments les plus proches du mégafeu : avec 111 959 visiteurs, l’abbaye de Fontfroide a perdu 9 % de sa fréquentation ; un constat décliné à la partie privée de l’abbaye Sainte-Marie de Lagrasse, avec 2 123 visiteurs égarés entre 2024 et 2025 (- 11 %), recul plus encore marqué sur la partie publique (de 31 460 visiteurs à 26 885, soit – 15 %). Sans oublier un recul de 26 % du nombre de passages sur le Sentier cathare, à Roquefort-des-Corbières.