Témoignage d’un prisonnier de guerre (3/3 – La libération et les cauchemars). L’officier de la marine ukrainienne Yulian Pylypei a été capturé à Marioupol en 2022 avant d’être libéré il y a tout juste deux ans. Revenu à la vie civile, il alerte sur les terribles conditions de détention dans les prisons russes et la difficile réinsertion des vétérans. ...
Dimanche, cela fera deux ans jour pour jour que Yulian Pylypei est sorti des geôles russes à la faveur d'un échange de prisonniers. Capturé avec ses hommes durant le siège sanglant de Marioupol au printemps 2022, cet officier de la Marine ukrainienne a passé deux ans et demi dans les colonies pénitentiaires russes, tristement connues pour les sévices qui y sont infligés.
À 31 ans, il vient de quitter l'armée pour retrouver la vie civile. "La Libre" s'est entretenue avec lui sur sa vie de soldat, de prisonnier et finalement d'homme (presque) libre. Nous avons choisi de lui donner la parole pour un témoignage brut.
Quand vous rentrez à la maison après avoir connu la guerre et les colonies pénitentiaires russes (lire "Volet I. Le siège de Marioupol et la capture" et "Volet II. Vie et torture au Goulag", NdlR) vous vous sentez relativement bien pendant quelques semaines. Puis l'adrénaline quitte progressivement votre corps, et les problèmes commencent : les cauchemars, les vertiges, les attaques de panique… Vous ne pouvez pas être en présence d'autres personnes parce que vous vivez dans la peur, puis la panique.
Chaque fois que vous mangez quelque chose, vous repensez aux horreurs qu'on vous servait en cellule. L'eau et le porridge que les prisonniers ukrainiens sont en train d'essayer d'avaler en ce moment même. Les misérables morceaux de pain qu'ils doivent acheter à leurs gardiens. Le soir, les souvenirs vous rattrapent. Vous revivez ce qui vous est arrivé à vous et vos compagnons. Puis viennent les questions : comment se sent le soldat qui est dans ma cellule maintenant ? Comment vit-il le jour, la nuit, en attendant l'inspection du matin, les interrogatoires, les passages à tabac ? Parfois il m'arrive encore de perdre conscience. Je me réveille après quarante secondes en me demandant "Putain, mais qu'est-ce qui vient de se passer ?"
Ce qui m'a sauvé, c'est ma femmeÇa fait deux ans maintenant. J'ai passé beaucoup de temps avec des médecins, des psychologues, des psychiatres… L'armée a pris soin de moi. Je dois dire que j'ai bénéficié de tout le soutien dont j'avais besoin. Ma jambe droite me fait toujours souffrir, je ne peux pas encore marcher normalement et j'ai toujours beaucoup de saignements internes dans le cerveau, mais ça va déjà beaucoup mieux.
"La colonie pénitentiaire de Koursk c'est la pire de toutes, là que j'ai été torturé le plus violemment"Je ne suis pas certain que je serai totalement guéri un jour, mais je m'en sors bien. Certains gars se perdent dans l'alcool, les médicaments, la solitude. Ils ne veulent voir personne, parler à personne, parce que leurs "voix" à eux leur parlent tout le temps. Moi, ce qui m'a permis de tenir, ce qui m'a donné envie et me donne tous les jours envie de rester en vie, c'est ma femme. Ça et le fait de rêver, planifier l'avenir, rester occupé tous les jours, faire du sport, mais surtout rêver.
Alors, quand la Fondation Victor Pinchuk (Fondation philanthropique ukrainienne fondée en 2006 par le richissime homme d'affaires ukrainien qui lui a donné son nom, NdlR) m'a parlé de son "leadership program" pour vétérans, et la possibilité d'aller étudier quelques jours à l'université de Yale aux États-Unis, j'ai foncé.
Élections en Ukraine en pleine guerre, crise politique ou renouveau démocratique ? "On est sur la corde raide"J'ai fait partie du premier groupe de vétérans ukrainiens qui a bénéficié de cette bourse conçue pour réorienter nos "capacités de leadership" du domaine militaire au monde civil. C'est trop court, mais ça ouvre l'esprit. Les professeurs posent beaucoup de questions, apportent peu de réponses.
J'ai 31 ans, j'ai passé toute ma vie adulte dans l'armée et je ne comprends pas vraiment comment fonctionne la vie civile, mais je sais que je peux y jouer un rôle. Alors j'ai officiellement pris ma retraite militaire lundi dernier. Je suis un vétéran maintenant, je veux devenir un expert en communication et en coopération internationale et j'ai repris des études à Lviv. Parfois je reprends des médicaments pour arriver à dormir, quelques jours, quelques mois, mais au fond de moi, je sens que je vais mieux.
Retrouvez sur lalibre.be le volet 1/3 "Le siège de Marioupol et la capture" et le volet 2/3 "Vie et torture au Goulag" .
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