Témoignage d’un prisonnier de guerre (2/3 – Vie et torture au Goulag). L’officier de la marine ukrainienne Yulian Pylypei a été capturé à Marioupol en 2022 avant d’être libéré il y a tout juste deux ans. Revenu à la vie civile, il alerte sur les terribles conditions de détention dans les prisons russes et la difficile réinsertion des vétérans. ...
Dimanche, cela fera deux ans jour pour jour que Yulian Pylypei est sorti des geôles russes à la faveur d'un échange de prisonniers. Capturé avec ses hommes durant le siège sanglant de Marioupol au printemps 2022, cet officier de la Marine ukrainienne a passé deux ans et demi dans les colonies pénitentiaires russes, tristement connues pour les sévices qui y sont infligés.
À 31 ans, il vient de quitter l'armée pour retrouver la vie civile. "La Libre" s'est entretenue avec lui sur sa vie de soldat, de prisonnier et finalement d'homme (presque) libre. Nous avons choisi de lui donner la parole pour un témoignage brut.
Les Russes nous ont arrêtés à la sortie de Marioupol après deux jours de marche (lire Volet I. Le siège de Marioupol et la capture, NdlR). J'étais dernier homme puisque j'étais en possession de la tablette contenant les informations stratégiques de mon unité : les positions russes, les nôtres, les tactiques d'approche, … Subitement, des membres des services spéciaux du FSB (Ex-KGB, les services de renseignement russes, NdlR) se sont dressés face à nous en hurlant "Stop ! Maintenant ! Jetez vos putains d'armes au sol !" J'ai tout juste eu le temps d'effacer toutes les données sensibles comme le veut la procédure, avant d'être fait prisonniers de guerre.
"Toute la journée, c'était bouger, tirer, tuer des Russes et se déplacer… Puis nous avons été encerclés"Le FSB nous a ramenés à Marioupol pour quelques heures, avant de nous transférer à Horlivka, Donetsk et enfin à la prison de Taganrog en Russie. (Digne héritière du Goulag située à quelques dizaines de kilomètres de la frontière ukrainienne, et réputée comme étant l'une des plus brutales envers les prisonniers ukrainiens, NdlR).
On a tous été affamés, tabassés, torturés, électrocutés et séparés, mais je ne suis pas resté très longtemps. On m'a transféré dans la région de Briansk (1 000 km au nord), puis Novossibirsk (3 500 km à l'est, à la frontière mongole) et finalement à Koursk (proche de l'ouest de l'Ukraine) où je suis resté un an et demi. C'est la colonie pénitentiaire n° 1 (terme qui a remplacé "Goulag", qui désignait l'Organisme soviétique chargé de l'administration des camps de redressement durant l'époque soviétique, NdlR), la pire de toutes.
"Loup polaire", dauphin noir", "cygne blanc" : les terroristes de l'attentat de Moscou pourraient se retrouver dans les pires prisons du mondeC'est là que j'ai été torturé le plus violemment, là où les gardes ont brisé ma jambe droite. Après quoi ils ont décidé de me transférer dans la colonie pénitentiaire N° 2 de Mordovie, à 500 km de Moscou. Cette colonie-ci est connue parce que c'est la seule où les prisonniers portent en permanence de tenues orange comme dans les films américains. J'y suis resté six mois, en isolement total.
La prison du "dauphin noir"Un jour, sans qu'il n'ait jamais été question de procès, les gardes m'ont apporté des papiers indiquant j'avais été condamné par un tribunal russe à vingt-quatre ans de prison, avant de me transférer dans une autre colonie pénitentiaire, le "dauphin noir", à Orenbourg. C'est l'une des plus célèbres prisons russes (proche de la frontière kazakhe, NdlR), l'une des plus dures. Mais je dois avouer que j'étais presque heureux d'y être transféré parce que je savais que j'allais y retrouver d'autres Ukrainiens qui avaient été condamnés. Peut-être qu'avec un peu de chance, j'aurais même accès à des cigarettes ou des livres car les condamnés ont un tout petit peu plus de possibilités que les prisonniers.
Mais avant d'arriver sur place, j'ai été placé dans un autre centre. Les lieux m'étaient familiers. Je crois que j'y étais déjà passé deux ans plus tôt. Les gardes nous ont alignés, appelés et embarqués dans un bus. J'ai pensé qu'on me changeait encore de prison. Mais le vendredi 13 septembre 2024, sans qu'on me dise quoi que ce soit, j'ai été échangé contre des prisonniers russes avec cinq autres Ukrainiens.
Comprendre l'histoire du Goulag: "Il y a une liberté de parole totale sur le sujet, il n'y a plus de tabou"Pourquoi nous ? Je n'en ai aucune idée. Personne ne comprend ni n'explique la logique des échanges. Tout ce que je sais c'est que c'est dû à l'infiltration des troupes ukrainiennes à Koursk lors de laquelle beaucoup de soldats russes ont été faits prisonniers. Des officiers, que la Russie voulait manifestement récupérer.
Je n'ai compris ce qu'il se passait que lorsque nous avons franchi la frontière ukrainienne. Un frère d'arme m'a passé une cigarette. Je l'ai fumée en regardant défiler les arbres et en me disant que sous chacun d'entre eux se trouvait le sol de mon pays. Quand j'ai enfin entendu la voix de ma femme au téléphone, j'ai fondu en larmes, j'ai pleuré comme un bébé.
Retrouvez sur lalibre.be le volet 1/3 "Le siège de Marioupol et la capture" et ce dimanche le volet 3/3 "La libération et les cauchemars".
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